Rien ne semble différent ce vendredi. Les visiteurs affluent en abondance pour parcourir Moerperwelten, l'exposition fard de bipèdes en trois dimensions.
Dix-huit heures, la sonnerie stridente de fermeture retentit. Quelques minutes plus tard la majorité du personnel quitte les lieux.
Léonce noue son tablier fleuri et entame sa besogne. Le dos courbé, elle s'affaire dans chaque recoin de la salle principale.
- Bon sang quel cauchemar ! Sont-ils donc incapables d'utiliser les poubelles ? Mouchoirs, papiers, canettes, sachets... En voilà des assoiffés d'art moderne qui ignorent les règles élémentaires du savoir-vivre ! rechigne la vieille femme fourbue.
Henri arpente lentement les couloirs de la seconde salle. A chacun de ses pas, le gardien soupire, visiblement exaspéré par les étalages sans fin de chairs et d'organes.
- Comment peux-ton admirer des mannequins sanguinolents ? Ces vitrines me répugnent. « Remercier le génie » qu'ils écrivent noir sur blanc ! Ce n'est pas ce bonhomme qui vérifie chaque soir s'il ne leur manque pas un orteil ! gromèle Henri.
Chers visiteurs
Nous respectons l'anatomie humaine.
Nous n'avons profané aucune tombe ni organisé de quelconques trafics d'organes.
Remercions le génie à l'origine de cet art nouveau malgré la polémique douteuse qu'il ne cesse de subir auprès d'une presse exaltée.
- Henri, qu'est-ce-que tu fiches ? Chut, je t'entends maugréer au-delà des cloisons !
- Excuse-moi Léonce, je n'arrivais pas à mettre la main sur mon trousseau pour ouvrir la réserve.
- Tes clés sont accrochées à la ceinture de ton pantalon, ne me raconte pas d'histoires et arrête de relire sans cesse cette affiche derrière la caisse.
- Pffff... d'accord, je ferai un effort mais est-ce-que ces momies en plastique coloré te déplaisent autant qu'à moi ?
- Les gens apprécient la balade c'est le principal, non ? Ne cherche pas à comprendre mon vieux, nous sommes d'une autre génération, c'est tout.
- Tout de même je ne m'y adapte pas tu sais, indique le gardien embarrassé.
- Personne ne te l'a demandé. Allez au boulot maintenant, sourit Léonce en lui tapotant amicalement le dos.
- Merci ma douce, tu es gentille. A ce soir ?
- Mmm-mmmh...
L'intendante n'a pas oser le lui dire mais elle hait aussi sincèrement Moerperwelten que lui.
***
Un néon blafard éclaire les couloirs de l'administration.
Sarah vérifie la recette du jour avant de verrouiller le coffre-fort. La comptabilité n'a pas de secret pour elle. Les chiffres virevoltent sans jamais s'erroner. Sarah y met un point d'honneur. Ses cahiers et ses programmes informatiques sont parfaits, jamais une rature ni un bug. Les comptes sont soumis à la virgule de son inégalable parcimonie.
Le jeune créateur de Moerperwelten, Lucas Drenti, prépare hâtivement son planning du lendemain. Entre les animations scolaires, les groupes de touristes, les réunions tout azimuts et les fantaisies du personnel, l'horaire est draconien. Il ne manquait plus que l'arrivée inopinée de sa tante. Ludivine Drenti s'est en effet imposée lors d'un bref appel téléphonique :
- Je suis sur le chemin de l'expo Lucas, attends-moi.
- Pour quelles raisons viens-tu ? Il se fait tard. Je suis fatigué.
- Peu m'importe, ta présence me sera indispensable pour réparer tes erreurs.
- Mes erreurs ? Lesquelles ? Rien ne cloche.
- « Il faut voir pour le croire ! » annoncait Saint Thomas. Quoiqu'il en soit mon cher, tu passeras commande chez Wong afin de récompenser mon efficacité, c'est compris ?
- Comme tu veux Lud.
- Impeccable, à tout de suite. Pourvu que je n'ai pas l'appétit coupé d'ici-là...
Depuis vingt cinq ans, la roturière haute en couleur, pointilleuse et disciplinée élève Lucas suite au malencontreux accident de deltaplane qui coûta la vie à ses parents.
Ludivine Drenti s'est empressée d'adopter son neveu, le fils de son frère disparu, lui offrant ainsi aux yeux de tous, une éducation irréprochable et un avenir indéniablement tracé.
***
Dix-huit heures trente, Lucas tressaille. Une main volontaire tambourine la porte vitrée.
- Bonsoir, bonsoir gente dame, tu n'as pas traîné il me semble. T'es-tu garée sans encombres ?
- Quelle bête question ! Obtenir une place de choix pour mon véhicule est un jeu d'enfant mon garçon, rétorque Ludivine avec orgueil.
- Le quartier ne s'y prête pas vraiment...
- Ma jeep rutilante ne passe pas inaperçue sur la chaussée. Les commerçants se pressent au portillon pour me faire plaisir. Leur chiffre d'affaire est à la hausse depuis que nous avons ouvert Moerperwelten !
- Ah...
- Et si nous entamions notre visite, il me tarde de te soumettre mes rectifications.
- Allons-y tante Lud, je suppose que tes commentaires me seront précieux, objecte Lucas d'un air pincé.
Sans le moindre son, Ludivine Drenti examine chaque espace de l'exposition. Lucas, quelque peu anxieux, se montre discret.
***
- Quel enchantement petit ! Tu as le goût de mon expérience, qui l'eut cru ? Mais j'y pense, as-tu pris soin de classer chacune des factures de tes fournisseurs, artistes et autres intervenants ?
- Oui Lud.
- N'as-tu pas oublié de conserver les documents indiquant la provenance de tes marchandises ainsi que les adresses de ces virtuoses du pinceau.
- Non c'est chose faite depuis belle lurette. Ne te tracasse pas, j'ai bien compris qu'il serait fâcheux de traverser des secousses médiatiques comme celles vécues par ce cher Ganter ! grimace Lucas.
- Ganter... il est à New-York, je crois. Il faudra que nous l'invitions rapidement.
- Je m'en occuperai la semaine prochaine, tes désirs sont des ordres.
- Fort bien. Sache qu'il me sied de constater que tu as suivi mes conseils à la lettre , je garantis que Moerperwelten décrochera un succès monumental !
- C'est déjà le cas, nous avons, depuis mercredi, dépassé le nombre escompté de visiteurs, riposte Lucas agacé.
- Ne lève pas les yeux au ciel insolent ! Je n'étais pas au courant.
- Tu l'es maintenant...
- Est-il inconcevable pour toi d' admettre que ce fantastique résultat porte ma griffe ?
- Si enfin je...
- Alors dépêche-toi donc de me remercier, mon estomac crie famine ! claironne Ludivine rayonnante en claquant des doigts.
-Je te remercie du fond du coeur tante Lud, je fonce tout de suite chez Wong, s'efforce de prononcer Lucas déconfit.
-Tu devrais déjà être revenu...
Sèchement le jeune homme tourne les talons. Toutefois soulagé, Lucas devine sans peine qu'il ne subira pas, au cours du dîner prévu, les habituelles remontrances de son exigeante aïeule.