Garcia arbore un large sourire...
Le résultat des analyses du laboratoire bruxellois déposés la veille sur son bureau établit que l'arme délogée dans la réserve de Moerperwelten est celle du crime. Elle porte sans équivoque les empreintes de Sarah la comptable.
Le commissaire convoque les quatre témoins.
Lucas est le premier à se présenter au poste de police.
- Il serait inutile de vous cacher que je soulève souvent les questions qui dérangent, j'irai donc droit au but monsieur Drenti.
- Je vous écoute.
- Quels étaient vos rapports avec la défunte ?
Le jeune homme croise les bras, regarde ses chaussures et répond brièvement :
- Ses constantes et multiples recommandations m'irritaient. Nos relations étaient tendues mais je la respectais énormément.
- Etait-elle grincheuse, despotique, envahissante ?
- Elle avait du caractère.
- Lui devez-vous votre réussite ?
- Absolument pas ! Elle a beaucoup investi pour m'aider à monter Moerperwelten mais j'en suis le créateur.
- Oui enfin sans elle, les locaux seraient vides !
- Pas du tout ! Insinuez-vous que je lui ai mis le couteau sous la gorge pour qu'elle décide d'y placer des fonds ?
- L 'arme du crime est un revolver.
- Vous m'échauffez Garcia.
- Je n'ai pas dit que vous exploitiez la générosité de votre tante.
- C'est ce que j'ai pourtant cru entendre. Mais que griffonnez-vous sans cesse sur ce carnet ?
- De quoi vous mêlez-vous ? Je mène mon enquête monsieur Drenti ! Il voudrait d'ailleurs mieux remettre la suite de notre entretien à plus tard ; vous me paraissez un tantinet nerveux.
Lucas congédié, Garcia reçoit Léonce.
- Madame, comment avez-vous obtenu votre emploi à Moerperwelten ?
- Je suis au service de Ludivine Drenti depuis quarante-sept ans. Je m'occupe de l'intendance de sa propriété.
- L'exposition en fait-elle partie ?
- Je suppose.
- Cela vous convient-il ?
- J'aime l'ordre et la propreté et puis cela fait plaisir à mon Lucas...
- Subissiez-vous les excès d'autorité de Madame Drenti ?
- Je subviens à mes besoins.
- Ne logiez-vous pas au domaine ?
Léonce repousse violemment sa chaise.
- Vous moquez-vous de moi ? J'habite un minuscule studio dans un immeuble social pas le salon du manoir !
- Etes-vous sans revenus puisque madame Drenti n'est plus de ce monde...
- Non, je suis ravie qu'elle ait passé l'arme à gauche. Je vais enfin me reposer et bénéficier de son fabuleux testament !
Garcia est estomaqué.
- Asseyez-vous, nous n'avons pas terminé madame.
L'intendante tape du pied et vocifère de plus belle.
- J'en ai ma claque de vous répondre monsieur le divisionnaire, cherchez le meutrier ailleurs !
- Taisez-vous immédiatemment madame Léonce à moins que vous ne préfériez frotter les bancs du cachot ?
- Vous ne me retiendrez en aucun cas ici Vincenzo Garcia qui que vous soyez ! La succession de cette rombière m'alloue une rente alléchante et bien méritée. Je ne remercierai jamais assez ma tendre Sarah sans qui je ne toucherais pas le moindre centime. Votre curiosité malveillante est-elle satisfaite ?
- Une rente alléchante, dites-vous ?
- Vous me cassez les pieds bon sang de bon sang ! J'espère toutefois que vos origines espagnoles vous confèreront l'énergie du torero dans l'arène parce que même au ciel ce tyran de Ludivine nous fera tourner le sang ! s'esclaffe Léonce avant de battre en retraite.
***
La comptable n'a pas répondu à la convocation, Garcia fulmine. L'adjoint propose à son supérieur de questionner Henri, le gardien.
- Dégotez-moi cette discourtoise, j'exige sa présence dans mon bureau illico presto ! Prouvez-moi que vous êtes capable d'obtempérer aux ordres, une fois ne sera pas coutume !
- Bien commissaire mais puis-je vous suggérer de...
- Contentez-vous de me seconder Porliez, un blâme en bonne et dûe forme ne me prendrait que quelques minutes ! Faites entrer le témoin à présent, enjoint Garcia furibond.
Déconcerté par le courroux démesuré de son supérieur, l'homme se hâte.
***
- Possédez-vous un trousseau complet de Moerperwelten ?
- Euh... oui en effet.
- Quels sont vos horaires lorsque vous effectuez vos tours de surveillance ?
Embarrassé, Henri se frotte les oreilles, tend le cou.
- Veuillez répéter commissaire, je n'ai pas saisi le sens de votre question.
- Votre air penaud ne vous dispensera pas de mon interrogatoire ! Cessez donc de gigoter, vous me donnez le tourni.
Mon air badaud... gigot... Pardonnez-moi, j'ai oublié mes prothèses auditives, elles me dérangent. C'est comme un sifflement continu dans les tympans... Enfin voilà je suis navré, pardonnez-moi.
Garcia est bouche bée.
- Etes-vous sourd Henri ?
- Non, je suis malentendant. Je n'ai plus vingt ans vous savez, je vieillis doucement.
- Cette affaire est ahurissante ! J'ai perdu assez de temps comme ça, ne jouez pas sur les mots, c'est exaspérant !
- Ce n'est pas mon ouïe qui prime pendant mes rondes à Moerperwelten !
- Tiens, tiens c'est bizarre vous m'entendez maintenant. Êtes-vous donc atteint du syndrome de surdité sélective ! ricane Garcia irrité.
- Mon audition est approximative mais Lucas m'a engagé parce qu'il sait que ma vue intacte décèlerait la moindre anomalie.
- Malheureusement le corps sans vie de Ludivine Drenti vous a échappé.
- C'est faux, il n'y était pas.
- Aviez-vous oublié de porter vos lentilles aussi ?
- Ne dépassez pas les bornes, monsieur !
- Entretenir un jardin, aussi vaste soit-il, ne répond pas aux qualifications requises pour acquérir le premier prix de vigile mon ami, renchérit Garcia.
- Vos sarcasmes ne m'atteignent pas. Je vous le répète, ma vue n'est pas la cause du décès de Madame Drenti. Son corps ne gisait pas dans cette vitrine lors de mon passage dans l'allée.
- Admettons.
- Comme d'habitude j'ai pris mon service à l'heure de fermeture et quitté l'exposition aux environs de dix-neuf heures quarante cinq après avoir déposé mon trousseau dans le coffre de l'office de Sarah.
- Vous passez les salles au peigne fin, il me semble.
- Oui, je bricole aussi si nécessaire.
Afin de glaner le maximum de détails concernant la trésorière, Garcia s'affadit subitement.
- Cette affaire paraît complexe, Henri. J'ai besoin de toute votre acuité pour cerner votre collègue Sarah. Pardonnez mes railleries, je connais la complexité des connaissances d'un bon horticulteur.
Naïvement flatté par cette remarque, le gardien pardonne l'attitude incorrecte du commissaire.
- Sarah n'est pas juste ma collègue. C'est une jeune femme bienveillante et discrète que je fréquente avec bonheur. Les échanges que nous entretenons ne se limitent pas uniquement au contexte professionnel et aux politesses d'usage puisque nous vivons au manoir.
- Parlez-moi du lien qui unit Sarah et Léonce ?
- Léonce la considère comme la prunelle de ses yeux. D'ailleurs lorsque monsieur Drenti me donne un coup de main dans les vignes et les parterres du manoir, nous taquinons souvent sa traditionnelle rangaine.
- Laquelle ?
- « Sarah est en or, ma filleule est un diamant éternel. »
- Votre employeur est donc passionné de flore locale et amateur de vin ! Je me demande de qui il détient ses innommables dons ?
- Je ne peux hélas vous renseigner. Peu importe après tout.
- Soit, je savais que votre bon sens m'aiderait, Henri ! Je vous reverrai avec plaisir à Moerperwelten.
Un moyen efficace pour Garcia de se débarrasser du gardien naïf sans trop de courbettes.
Sarah ne s'est pas manifestée. Le commissaire en profite pour feuilleter attentivement son précieux calepin, de nombreuses pages noircies relatant probablement chaque seconde de son enquête.
- « Jusqu'à présent quiconque donnerait à ce petit monde le bon dieu sans confession sur un plateau d'argent ! Mais je dénicherai la faille qui me donnera l'occasion de coincer l'un ou l'autre, l'assassin se cache parmi eux... » murmure Garcia.