Ballotée sur la banquette défoncée du véhicule de patrouille, Sarah compose un texto pour avertir Lucas.

« Garcia me talonne ! Nous arrivons au domaine. Je t'aime. »

- Prenez à gauche Porliez, c'est plus court.

- Oui chef.

- C'est étonnant, peu de gens connaissent ce raccourci menant au manoir, s'exclame Sarah.

- Je me suis promené par ici à de nombreuses reprises mademoiselle. Votre portable vibre, Lucas réagit vite...

« Ne t'inquiète pas, il n'a aucune preuve contre nous mon amour. »

- J'en doute, ce chemin est privé. Il a été aménagé par le premier époux de Ludivine.

- Oui et alors ? Je connais la région parce qu'elle offre une nature exceptionnelle.

- Je suis certaine que ce chemin n'est répertorié sur aucun plan régional, il fait partie du manoir.

- Comme tout bon botaniste, il suffit d'avoir le sens de l'orientation et une carte détaillée, se défend Garcia visiblement tendu.

- Si vous le dites...

Dans un écrin de verdure, le domaine Drenti accueille une bâtisse solide. Un marronnier domine la chapelle tandis que des érables rouges et des tilleuls encadrent le portail vers un jardin à couper le souffle.

- Arrêtez la voiture Porliez, je continuerai à pied...

- Mais il pleut chef.

- Ne vous en faites pas j'en ai vu d'autres. Les orages du sud sont de vieilles connaissances, ces quelques gouttes ne peuvent que me rafraîchir l'esprit.

***

Vincenzo Garcia ne peut détacher son regard du paysage.

- Un spectacle grandiose n'est-ce-pas ?

- Vous m'importunez, Drenti ! Je réfléchissais !

- Je ne m'en lasse jamais quelle que soit la saison ! Cette enquête vous donne du fil à retordre d'après votre adjoint.

- J'ai résolu la majorité des affaires qui m'ont été confiées monsieur ! Porliez se mêle de ce qui ne le regarde pas, je l'aurai averti ...

- Voyons commissaire, ne vous fâchez pas. Venez donc vous désaltérer ; Léonce a préparé de la citronnade et si le cœur vous en dit, une tarte aux poires tiédit sur le buffet.

- Les poires du verger ?

- Cueillies par Henri !

- Dans ce cas j'accepte votre invitation Drenti mais à une condition... Prenons cette collation à la bonne franquette dans la cuisine.

- Avec plaisir, acquiesce Lucas.

Sur le perron du manoir, Garcia n'a pu s'empêcher d'houspiller son adjoint.

- Je vous prierai dorénavant de vous taire, vous m'agacez Porliez !

- Oui chef.

Depuis quelques semaines, celui-ci ne s'étonne plus de l'humeur lunatique de son supérieur. Et pourtant depuis son entrée en service deux ans plus tôt, le divisionnaire a toujours gardé intégrité et sang froid au cours des diverses investigations.

« Quoique je réplique, j'aurai tort ! Je suppose que les surcharges intempestives de travail dont il ne voit guère le bout ne sont pas anodines à ses sauts d'humeur. Garcia est un perfectionniste, il consacre trop de son temps libre aux suivis de ses dossiers. Mais quelle vie privée a-t-il donc ? Il s'exprime si peu. Aligne-toi Bernard, pense à tes examens le mois prochain, fini de jouer au larbin ! »

***

Un lourd silence règne autour de la table en hêtre de la cuisine du manoir. Lucas et Sarah observent Garcia consultant attentivement son calepin tandis que Léonce lustre énergiquement la bassine en cuivre qui servira à cuire les confitures annuelles.

Après avoir bu quelques gorgées de la citronnade, Garcia s'adresse poliment à l'intendante.

- Je présume que les cultures abondent Léonce ?

- Tou comme vos notes Garcia ! Savez-vous que nous n'utilisons pas de pesticides sur nos fruitiers et nos vignes ? Nous faisons uniquement confiance aux méthodes biologiques. Vos méthodes de recherches sont-elles naturelles aussi ?

- Il n'y a que les recettes de nos anciens pour obtenir un produit de qualité ! clame Garcia subitement enjoué.

- Vous semblez fin connaisseur, commissaire.

- Oui c'est exact mais revenons-en aux faits, je m'égare, excusez-moi. Un chapitre m'échappe dans le déroulement de la soirée du crime. J'aimerais établir l'horaire des aller-retour de chacun d'entre vous. Henri a quitté les lieux à dix-neuf heures quarante-cinq. Vous trouviez-vous encore à Moerperwelten mademoiselle d'Angeli ?

- Oui, je préparais la caisse pour l'ouverture du lendemain. Léonce est ensuite venue m'attendre. Je la raccompagne chaque soir avant de rentrer au domaine.

- Ma Sarah dit la vérité, Garcia. Elle ne veut pas que je rentre seule, le quartier est mal éclairé, dit-elle. Et puis c'est sur le chemin du manoir alors pourquoi refuser ces quinze minutes privilégiées en compagnie de ma filleule ? intervient Léonce.

- Merci pour ces précisions madame. Lucas, vous êtes donc revenu, d'après mes calculs, vers vingt heures trente pour partager le dîner avec votre tante.

- Oui je crois, la porte de sortie de la salle du fond était verrouillée.

- L'alarme était-elle fonctionnelle ?

- Non évidemment puisque tante Lud m'attendait.

- Personne d'autre n'a croisé la victime ce soir-là ?

- Non, Ludivine ne supporte pas qu'on la distrait. Nous savions marraine et moi qu'elle rédigeait un article pour le journal des événements artistiques de Bruxelles pendant que Lucas retirait sa commande chez le traiteur, explique Sarah sereine.

- Où se trouve cet écrit actuellement ?

- Je l'ignore. Ma tante était ordonnée et conservatrice, elle l'a certainement rangé dans son porte-documents personnel.

- J'enverrai Porliez à Moerperwelten demain pour le récupérer. Qui sait peut-être contient-il des éléments révélateurs ?

Imperceptiblement Garcia perçoit Sarah d'Angeli pâlir...

- Je vous laisse, bonsoir à tous ! lance tout-à-coup Garcia le regard appuyé sur la bassine éclatante de l'intendante.

- Bonne soirée commissaire.

- « Quelle journée, un drôle de bonhomme ce Garcia ! Je ne comprends pas sa manière de travailler mais il ne m'aura pas comme ça ! » pense Lucas éreinté.