Chapitre 1

Rien ne semble différent ce vendredi. Les visiteurs affluent en abondance pour parcourir Koerperwelten, l'exposition fard de bipèdes en trois dimensions.

Dix-huit heures, la sonnerie stridente de fermeture retentit, quinze minutes plus tard la majorité du personnel quitte les lieux.

Léonce achève sa besogne. Le dos courbé, elle s'affaire dans chaque recoin de la salle principale.

- Des détritus en veux-tu en voilà, ces assoiffés d'art momifié sont incapables d'utiliser les poubelles ! grommèle la vieille femme fourbue.

Henri arpente les couloirs de la seconde salle. Le gardien soupire, exaspéré par ces étalages sans fin de chairs et d'organes en plastique coloré.

- Je ne m'y adapterai jamais ! J'ai beau relire chaque jour l'affiche placardée sur le mur derrière les caisses, ces vitrines me répugnent ! rechigne Henri.

Chers visiteurs,

Nous respectons ici l'anatomie humaine. Nous n'avons profané aucune tombe ni organisé de quelconques trafics douteux d'organes. Nous n'oublions pas le génie à l'origine de ces expositions portant un titre similaire au nôtre et qui n'a cessé de subir cette polémique ridicule auprès d'une presse exaltée qui s'en donne aujourd'hui encore à cœur joie !

 

Un néon blafard éclaire les couloirs de l'administration.

Sarah, la comptable vérifie la recette du jour avant de verrouiller le coffre-fort.

Lucas Drenti, l'organisateur de Koerperwelten, prépare hâtivement son programme du lendemain avant l'arrivée de sa tante Ludivine Drenti. Celle-ci s'est en effet imposée lors d'un bref appel téléphonique :

- Je suis sur le chemin de Koerperwelten Lucas. Tu es prié de m'attendre, je crains que ta présence ne me soit indispensable pour réparer au mieux les dégâts causés par ton inexpérience ! Tu passeras également commande chez le traiteur asiatique afin de récompenser mon efficacité, compris mon petit !

Cette roturière haute en couleur, pointilleuse et disciplinée, a élevé Lucas depuis le malencontreux accident de deltaplane qui coûta la vie à ses parents. Ludivine Drenti s'est empressée de légaliser par une adoption l'éducation du fils de son frère cadet inopinément disparu, lui garantissant ainsi un avenir tout tracé.

Dix-huit heures trente, Lucas tressaille. Une main volontaire tambourine la porte.

- Bonsoir ma tante, j'espère que tu as trouvé sans trop de difficultés un emplacement pour garer la jeep ?

- Quelle bête question mon garçon, obtenir une place de choix pour mon véhicule est un jeu d'enfant ! rétorque Ludivine avec orgueil.

- Parfait tante Ludivine, entamons dès à présent notre visite. Je suppose que tes commentaires me seront précieux, répond Lucas d'un air pincé.

Sans adresser la moindre parole à son neveu madame Drenti examine chaque espace de l'exposition avec soin. Lucas, quelque peu anxieux, se montre discret.

- Quel enchantement ! Mais j'y pense, as-tu pris soin de classer chacune des factures de tes fournisseurs et artistes ? Il me semble essentiel de conserver chaque pièce indiquant la provenance de tes marchandises ainsi que l'adresse de ces virtuoses du pinceau ! Il serait fâcheux de traverser des secousses médiatiques inutiles comme celles vécues par ce cher Günter !

- Voyons ma tante, c'est chose faite depuis belle lurette, grimace Lucas.

- Il me plaît de constater que tu as suivi mes conseils à la lettre ! Une fois n'est pas coutume, n'est-il pas ? Je te garantis que Koerperwelten décrochera un succès monumental ! Réalises-tu que ce fantastique résultat porte ma griffe, Lucas ! Je pense qu'il ne te reste donc plus qu'à me remercier ! claironne Ludivine rayonnante.

- Euh... merci tante Ludivine, s'efforce de prononcer le neveu déconfit.

Le jeune homme semble néanmoins soulagé. Il devine sans peine qu'il ne subira pas au cours du dîner prévu, les habituelles remontrances de son exigeante aïeule.


Chapitre 2

Rien ne semble différent ce samedi. Les visiteurs affluent en abondance pour parcourir Koerperwelten, l'exposition fard de bipèdes en trois dimensions.

Lucas guide un groupe d'universitaires en médecine lorsqu'au détour d'une allée de la salle du fond, un touriste effaré s’exclame :

- Pourquoi ce mannequin est-il tâché de sang et recroquevillé comme un cadavre ?

Lucas abasourdi se rue devant la vitrine en question.

- Mon dieu ! Ludivine, non ! Appelez les secours, ma tante a été assassinée !

Le commissaire divisionnaire,Vincenzo Garcia, constate l'évidence du crime. Malgré les maigres indices, il tire sans difficultés les premières conclusions de cet homicide.

- Tout porte à croire que madame est décédée au cours de la soirée d'hier. Une balle de moyen calibre tirée à bout portant en plein cœur. Ce qui ne laissait aucune chance de survie à la victime ! Ludivine Drenti devait côtoyer son agresseur pour l'avoir approché d'aussi près ! Son visage semble déconcerté mais pas le moins du monde apeuré ! Monsieur Drenti, je vous sais effondré mais pouvez-vous toutefois m'établir la liste des employés présents la nuit dernière ?

Lucas visiblement mal à l'aise, se racle la gorge bruyamment avant de répondre.

- Léonce l'intendante, Sarah la comptable, Henri le gardien et moi-même.

- Étiez-vous en sa compagnie avant son décès ?

- Oui, elle désirait visiter Koerperwelten. Je me suis ensuite absenté une vingtaine de minutes pour me rendre chez Wong, tante Ludivine m'avait chargé d'y passer commande pour notre dîner.

- Quelle heure était-il à votre retour ?

- Je, je... ne sais pas exactement. Euh, je pense que... Henri terminait sa ronde et...

- Monsieur Drenti, que se passe-t-il, vous bredouillez ! Avez-vous quelque chose à me confier qui serait susceptible de m'intéresser ?

Lucas s'effondre brutalement.

- A mon retour, j'ai découvert ma tante étendue sans vie sur le linoléum de mon bureau. Je suis le seul à posséder le code d'accès de ce local. J'ai paniqué et pris l'absurde décision de placer son cadavre dans cette vitrine pour éviter tout soupçon.

Avant de regagner l'hôtel de police, Vincenzo Garcia ordonne à son adjoint Bernard Porliez et à ses équipiers présents de fouiller Koerperwelten. Malgré les apparences, le commissaire chevronné, ne parvient pas à assembler toutes les pièces de ce délit.

- Sachez Porliez que cette affaire dissimule un sordide secret ! Je suis ravi, j'aurai indubitablement du fil à retordre mais ce dossier représente un bienfait inestimable pour ma carrière ! confie Garcia à son adjoint.


Chapitre 3

Garcia arbore un large sourire...

Les résultats du laboratoire annoncent que le revolver délogé entre les serpillières de Léonce porte les empreintes de Sarah.

Le commissaire convoque sans tarder les quatre témoins.

- Monsieur Drenti, quels étaient vos rapports avec la défunte ?

- Ma tante était une femme grincheuse et despotique que je respectais. Elle a investi une fortune pour que je crée Koerperwelten. J'avoue cependant que ses constantes et multiples recommandations m'irritaient considérablement.

- Lui devez-vous votre réussite ?

- Absolument pas ! Chacun reconnaîtra que je suis l'unique créateur de cette œuvre humaine. Vous me contrariez commissaire ! Je ne lui ai pas mis le couteau sous la gorge pour qu'elle m'accorde ses faveurs et décide d'y placer des fonds.

- Vous vous méprenez Lucas, l'arme du crime est un revolver...

- Gardez vos insinuations désobligeantes, vous m'échauffez Garcia.

- Pourquoi vous énervez-vous ? Sachez que je ne prétends en aucune façon vous accuser d'avoir exploité la générosité de votre donatrice. Puis-je vous rappeler que ma fonction de commissaire divisionnaire m'accorde le droit de mener mon enquête comme bon me semble ! Soit ! Il voudrait mieux remettre la suite de notre entretien à plus tard si vous n'y voyez aucun d'inconvénient monsieur Drenti.

Lucas congédié, Garcia griffonne quelques notes sur son calepin avant de poursuivre son questionnaire auprès de Léonce.

Madame, comment avez-vous obtenu votre emploi à Koerperwelten ?

- Je suis au service de Ludivine Drenti depuis quarante-sept ans. Je m'occupe de la gestion du manoir.

- L'exposition fait-elle partie de sa propriété, madame Léonce ?

- Je suppose puisque l'on m'impose cette tâche !

- S'agît-il d'intendance à Koerperwelten ?

- Je ne suis plus en âge de refuser les ordres ingrats de ma patronne puisqu'il faut à tout prix que je subvienne à mes besoins, rétorque la domestique offusquée.

- Ne logez-vous pas au domaine Drenti ?

Léonce repousse violemment sa chaise et hurle au visage de Garcia.

- Vous moquez-vous de moi ? Cette rombière sans cœur m'en a fait voir de toutes les couleurs et cela pour un salaire de misère ! J'habite un minuscule studio dans un immeuble social !

Garcia ne se laisse pas impressionner. Il s'aperçoit rapidement que Léonce pourrait bien laisser échapper une information primordiale à son enquête.

-Vous êtes sans revenus aujourd'hui puisque madame Drenti n'est plus de ce monde...

- Je suis sincèrement ravie que cette sorcière ait passé l'arme à gauche. Que justice soit rendue, je vais enfin me reposer et bénéficier de son fabuleux testament !

Garcia est estomaqué. Quelques secondes lui seront nécessaires pour recouvrer ses esprits.

- Asseyez-vous, Léonce ! Je vous somme de me donner de plus amples explications sans quoi je vous enverrai au cachot pour vous calmer.

Mais l'intendante n'a pas froid aux yeux, son poing frappe la table pour vociférer de plus belle.

- Vous ne me retiendrez en aucun cas ici Vincenzo Garcia qui que vous soyez ! La succession de madame Drenti m'alloue une rente alléchante et bien méritée. Je ne remercierai jamais suffisamment ma tendre Sarah sans qui je ne toucherais pas le moindre centime. Votre curiosité malveillante est-elle satisfaite ?

- Une rente alléchante, dites-vous ?

- Vous me fatiguez commissaire. Je vous souhaite bien du plaisir dans cette affaire rocambolesque ! Même au ciel ce tyran nous fera tourner le sang ! J'espère que vos origines espagnoles vous confèrent l'énergie du torero dans son arène ! s'esclaffe Léonce avant de battre en retraite


Chapitre 4

La comptable n'a pas répondu à la convocation, Garcia fulmine. L'adjoint Porliez propose à son supérieur de recevoir Henri, le gardien.

- Dégotez-moi cette discourtoise, Porliez. J'exige sa présence dans mon bureau illico presto ! Prouvez-moi que vous êtes capable d'obtempérer aux ordres de votre supérieur, une fois ne sera pas coutume !

- Bien commissaire.

- Dois-je encore vous rafraîchir la mémoire en vous répétant pour la énième fois que vous êtes là uniquement pour me seconder et non pas pour solutionner cette affaire comme vous le souhaiteriez ? Adjoindre à votre dossier un blâme en bonne et due forme ne me prendrait que quelques minutes ! Hâtez-vous de faire entrer le témoin à présent, enjoint Garcia furibond.

Déconcerté par le courroux démesuré de son supérieur, Porliez s'exécute.

- Si je ne m'abuse votre rôle de gardien vous procure un trousseau complet de Koerperwelten. Quels sont vos horaires lorsque vous effectuez vos tours de surveillance ?

Embarrassé, Henri se frotte les oreilles. Le gardien cligne des yeux, tend le cou.

- Veuillez répéter commissaire, je n'ai pas saisi le sens de votre question.

- Votre air penaud ne vous dispensera pas de mon interrogatoire ! Cessez de gigoter, je vous prie !

Mon air badaud... gigot... brille... Pardonnez-moi commissaire, j'ai oublié mes prothèses auditives.

Garcia est bouche bée.

- Cette affaire est ahurissante ! Affirmez-vous être sourd Henri ?

- Non, je suis malentendant.

- J'ai perdu assez de temps comme ça mon ami ! Cessez de jouer sur les mots, c'est exaspérant !

- Voyons commissaire réfléchissez, ce n'est pas mon ouïe qui prime lors de mes rondes quotidiennes à Koerperwelten !

- Tiens, tiens c'est bizarre vous m'entendez maintenant. Êtes-vous donc atteint du syndrome de la surdité sélective ! ricane Garcia irrité.

- Vous dépassez les bornes ! Mon audition est approximative mais monsieur Drenti m'a engagé parce qu'il conçoit que ma vue intacte décèle tout mouvement inhabituel et est capable de percevoir la moindre anomalie.

- Malheureusement le corps sans vie de Ludivine Drenti vous a échappé. Aviez-vous également oublié de porter vos lentilles ? Entretenir un jardin, aussi vaste soit-il, ne répond pas aux qualifications requises pour acquérir le premier prix de vigile mon cher !

- Vos sarcasmes ne m'atteignent pas Garcia. Je vous le répète, ma vue n'est pas la cause du décès de Madame Drenti ! Son corps ne gisait pas dans cette maudite vitrine lors de ma ronde et comme d'habitude j'ai quitté Koerperwelten aux environs de dix-neuf heures quarante cinq après avoir déposé mon trousseau dans le coffre de l'office de Sarah.

Afin de glaner le maximum de détails concernant la trésorière, Garcia s'affadit subitement.

- Cette affaire paraît complexe, Henri. J'ai besoin de toute votre acuité pour cerner votre collègue Sarah. Pardonnez mes railleries, je connais la complexité des connaissances d'un bon horticulteur.

Naïvement flatté par cette remarque, le gardien pardonne l'attitude incorrecte du commissaire.

- C'est une jeune femme bienveillante et discrète que je fréquente avec bonheur. Les échanges que nous entretenons ne se limitent pas uniquement au contexte professionnel et aux politesses d'usage puisque nous vivons tout deux au manoir Drenti. Sarah fait partie de la famille et bientôt...

- Parlez-moi donc du lien qui unit Sarah et Léonce ? interrompt brutalement Garcia.

- Léonce la considère comme la prunelle de ses yeux. D'ailleurs lorsque monsieur Drenti me donne un coup de main dans les vignes et les parterres du manoir, nous taquinons souvent sa traditionnelle ritournelle « Sarah est en or, ma filleule est un diamant éternel ! »

- Quelle bonne nouvelle ! Votre employeur est donc également passionné de flore locale et amateur de vin ! Je me demande de qui il détient ses innommables dons ?

- Je ne peux hélas vous renseigner monsieur le commissaire...

- Soit, je savais que votre bon sens m'aiderait, Henri ! Je vous reverrai avec plaisir à Koerperwelten.

Un moyen efficace pour Garcia de se débarrasser du gardien sans trop de courbettes...

Le commissaire feuillette méthodiquement son calepin, des pages fébrilement noircies relatant probablement chaque seconde de son enquête.

- "Jusqu'à présent quiconque donnerait à ce petit monde innocent le bon dieu sans confession et sur un plateau d'argent évidemment ! Mais je dénicherai à coup sûr la faille qui me donnera l'occasion de coincer l'un ou l'autre." murmure Garcia.


Chapitre 5

La semaine suivante. Rien ne semble différent ce vendredi. Les visiteurs affluent en abondance pour parcourir Koerperwelten, l'exposition fard de bipèdes en trois dimensions.

- Mademoiselle, croyez-vous qu'il est de mon devoir de débarquer sur votre lieu de travail afin de vous interroger ?

- Monsieur Garcia, organiser les funérailles de madame Drenti demande toute mon attention. Qu'aurais-je à vous révéler de si important que vous ne sachiez déjà ? Veuillez m'excuser mais je dois absolument me rendre au domaine familial, Lucas m'y attend. Je passerai au poste plus tard pour remplir ma déposition, je vous le promets.

- Accordez-moi une seconde Sarah, êtes-vous proche de monsieur Drenti ?

- Que voulez-vous savoir commissaire ? Que je sois intime ou non avec Lucas ne remet pas mon innocence en cause.

- Vous êtes donc la maîtresse de votre employeur ? Pauvre homme, il perd une parente autoritaire et le voilà maintenant sous l'emprise d'une jeune femme arriviste et prétentieuse.

Sarah toise son interlocuteur avec dédain.

- Ma marraine ne m'a pas menti. Vous êtes un personnage sans-gêne et arrogant ! Mais je vous accorde une vérité commissaire, je suis la maîtresse de Lucas. Je rajouterai, pour satisfaire votre impertinence, que nous nous marions en juin prochain.

- Vous ne perdez pas de temps pour vous remplir les poches mademoiselle.

- Vous faites fausse route monsieur Garcia, Ludivine bénissait notre union ! Cela vous surprend-t-il qu'une noble épouse un roturier ?

- Noble, vous plaisantez ? glousse le commissaire.

- Ma famille n'a rien à envier aux Drenti. Mon père, duc d'Angeli, est un homme d'affaire averti à la tête d'une fortune colossale !

Désarçonné par ces abondantes révélations, Garcia se doit de rester inébranlable face à la future épouse Drenti. Il réalise maintenant qu'acculer cette potentielle suspecte ne sera pas un parcours de tout repos.

- Bon, bon passons mais sa dépouille ne pourra être inhumée que lorsque mon

dossier sera clôturé mademoiselle d'Angeli.

- Ce qui ne saurait tarder commissaire puisque chacun d'entre nous possède une preuve de sa candeur, n'est-il-pas ?

L'homme de loi décide de garder encore secret les résultats du laboratoire.

« Il me faut à tout prix débusquer le petit accroc à la trame de ce assassinat pour en finir avec Sarah. Cette aristocrate effrontée ne s'en sortira pas gagnante ! » 

- Ne soyez pas trop confiante, jeune fille. D'ailleurs, je vous accompagne au domaine Drenti, ce qui me permettra de mieux cerner la vie de la défunte et des siens.

 

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