Chapitre 6

Ballotée sur la banquette défoncée du véhicule de patrouille, Sarah compose un texto pour avertir Lucas de ce désagrément.

« Garcia me talonne ! Nous arrivons au domaine. Je t'aime Lucas. »

- Prenez à gauche Porliez, c'est plus court.

- Bien commissaire.

- C'est étonnant ! Peu de gens connaissent ce raccourci menant au manoir !

- Je me suis baladé par ici à de nombreuses reprises mademoiselle.

- J'en doute Garcia, ce chemin est privé. Il a été aménagé par le premier époux de madame Drenti.

- Oui et alors ? Je vous répète que je connais cette région sur le bout des doigts ! Celle-ci offre une nature exceptionnelle dont je suis le fervent admirateur. Pour le reste, il suffit d'avoir le sens de l'orientation et une carte détaillée sans plus ! se défend l'homme visiblement tendu.

- Ne prenez pas la mouche, Garcia ! Sachez néanmoins que ce chemin n'est répertorié sur aucun plan régional !

Dans un écrin de verdure, le domaine Drenti accueille une bâtisse solide. Un cèdre centenaire domine la chapelle pleine de charme tandis que des érables rouges ouvrent le portail vers un jardin à couper le souffle.

- Comme c'est touchant ! Regardez Sarah, votre bien-aimé vous attend sur le perron ! Arrêter la voiture, je descends Porliez, je continuerai à pied...

Vincenzo Garcia ne peut détacher son regard du paysage. Totalement absorbé, il frémit d'entendre soudain la voix de Lucas.

- Un spectacle grandiose, n'est-il pas ? je ne m'en lasse jamais quelle que soit la saison !

- Vous m'importunez, Drenti ! Je réfléchissais !

- Cette enquête vous donne du fil à retordre d'après votre adjoint, commissaire.

- Sachez, jeune impertinent, que j'ai résolu dans les plus brefs délais la majorité des affaires qui m'ont été confiées ! Porliez se mêle sans cesse de ce qui ne le regarde pas, je l'aurai averti ...

- Voyons commissaire, ne vous fâchez pas. Il ne prétendait pas cela pour vous offenser ! Venez donc vous désaltérer, Léonce a préparé de la citronnade et si le cœur vous en dit, une tarte aux poires tiédit sur le buffet.

- J'accepte votre invitation Drenti mais à une condition... Prenons la collation dans la cuisine, si vous n'y voyez pas d'inconvénient !

- C'est vous qui décidez, acquiesce Lucas surpris.

Chapitre 7

Garcia n'a pu s'empêcher d'houspiller son adjoint. Porliez n'a rien répliqué. Depuis deux semaines, il ne s'étonne plus de l'humeur lunatique de son supérieur. Et pourtant depuis son entrée en service, le commissaire a toujours gardé son intégrité et son sang froid au cours de ses investigations. Porliez s'imagine que les surcharges intempestives de travail dont il ne voit guère le bout ne sont pas anodines à ses sauts d'humeur. Il est évident que le fonctionnaire de police est un perfectionniste, il consacre énormément de son temps libre aux suivis de ses dossiers mais quelle vie privée possède cet homme ? Le constat de l'adjoint se résume en quelques mots : Vincenzo Garcia est un être compliqué à cerner malgré sa conscience professionnelle hors-norme.

Le silence règne autour de la table en chêne de la cuisine du manoir. Lucas et Sarah observent Garcia qui consulte son sempiternel calepin tandis que Léonce frotte énergiquement la bassine en cuivre qui servira dimanche à cuire les confitures annuelles.

Après avoir bu une dernière gorgée de sa boisson, Garcia s'adresse poliment au couple.

- Je présume que les fruits du verger abondent, Léonce ?

- En effet, nous n'utilisons aucun pesticides sur nos fruitiers et nos vignes, nous faisons confiance aux méthodes naturelles.

- Je m'aperçois, malgré les circonstances, que les coutumes familiales ne se négligent pas dans cette maison ! Mais bravo, je vous tire mon chapeau ! Il n'y a que les recettes de nos ancêtres pour obtenir un produit de qualité ! clame Garcia enjoué.

- Vous semblez fin connaisseur, commissaire.

- Oui c'est exact mais revenons-en aux faits, je m'égare... Un chapitre m'échappe dans le déroulement de la soirée du crime. J'aimerais établir l'horaire des aller-retour de chacun d'entre vous. Henri a quitté les lieux à dix-neuf heures quarante-cinq. Vous trouviez-vous encore à Koerperwelten mademoiselle d'Angeli ?

- Oui commissaire, je préparais la caisse pour l'ouverture du lendemain. Léonce est ensuite venue m'attendre. Je la raccompagne chaque soir avant de rentrer au domaine.

- Ma Sarah dit la vérité, Garcia. Elle ne veut pas que je rentre seule, le quartier n'est pas très sécurisant. Et puis c'est sur le chemin du manoir alors pourquoi refuser ces quinze minutes privilégiées en compagnie de ma filleule ? intervient Léonce.

- Lucas, vous êtes donc revenu, d'après mes calculs, vers vingt heures trente pour partager votre dîner avec madame Drenti ?

- Je crois, en effet. La porte de sortie de la salle du fond était verrouillée mais l'alarme ne fonctionnait pas. Je ne me suis pas inquiété puisque Sarah savait que ma tante patientait.

- Mesdames, avez-vous croisé la victime ce soir-là ?

- Non, Ludivine ne supporte pas qu'on la distrait. Nous savions marraine et moi qu'elle rédigeait un article pour le journal des événements artistiques de Bruxelles et que Lucas retirait sa commande chez le traiteur Wong, explique Sarah sereine.

- Où se trouve cet article actuellement ?

- Je l'ignore. Tante Ludivine ordonnée et conservatrice, a certainement rangé cet écrit dans son porte-documents privé.

- J'enverrai Porliez à Koerperwelten demain pour le récupérer. Contiendrait-il des indices révélateurs ou devrais-je imaginer qu'aucun d'entre vous ne dissimule un élément majeur dans cette pénible mésaventure ?

- Évidemment ! s'écrient en chœur Lucas, Sarah et Léonce. Mais imperceptiblement Garcia perçoit la comptable pâlir...

- Bonsoir à tous. Dépêchez-vous Porliez, je dois impérativement passer au commissariat, explique Garcia le regard appuyé sur la bassine éclatante de l'intendante.

- Quelle journée, un drôle de bonhomme ce Garcia ! Je ne comprends pas la manière de mener ses recherches, dit Lucas éreinté.


Chapitre 8

Rien ne semble différent ce vendredi. Les visiteurs affluent en abondance pour parcourir Koerperwelten, l'exposition fard de bipèdes en trois dimensions. Une vague de curiosité morbide et nauséabonde plane toutefois sur les allées vitrées des lieux...

Les badauds ne contemplent que d'un œil indifférent les vitrines de l'exposition. Seule la bande plastique jaune des services de police intrigue leurs regards avides de sang ! Garcia a brusquement changé d'avis et chargé Porliez de se rendre aux archives communales et par la même occasion dans les bâtiments de l'urbanisme afin de dénicher tout ce qui concerne les Drenti. Incognito, le commissaire déambule dans les salles de Koerperwelten à l'écoute des rumeurs vrombissantes.

- Une sombre histoire d'argent, Arlette ! La pauvre Ludivine laisse des millions d'euros à son neveu.

- Ah tu crois, Clotilde ? Et si c'était cet infortuné de gardien le monstre ? Il paraît qu'il était épris depuis des années de la maîtresse des lieux...

- Pourquoi s'amouracher d'une oreille bouchée ? Elle n'a savouré que des mariages opulents ! Tu te trompes ma chérie, je miserais plutôt sur la comptable. L'amour et les chiffres s'additionnent sans chichis s'ils se multiplient...

- Une mise en scène extraordinaire, mon ami ! Un bel appât pour attirer le peuple dans les caves bruxelloises ! Le concept de cet assassinat est parfait pour remplir les caisses du manoir familial !

- Comme tu as raison, Georges. Les travaux de rénovation du domaine représentent une somme colossale ! Je connais l'entrepreneur principal, celui-ci m'a confié le montant d'une des factures. Rusé le neveu éploré, il élimine la crémière pour obtenir le beurre et l'argent du beurre ! Arriviste ! Il est limpide que sa fiancée est de mèche, une calculette à la main et le sourire aux lèvres pour gruger l'ascendante naïve.

Garcia se régale :

- Les soupçons vont bon train, l'innocente d'Angeli n'échappera pas à la sentence ! Je vais enfin mettre en pratique le périple de mes réflexions.

D'un pas satisfait, le commissaire pénètre dans le bureau de sa proie...

- Aidez-moi à mettre la main sur le porte-documents de madame Drenti je vous prie.

- Bonjour commissaire ! Votre politesse n'a d'égal que votre caractère éhonté. Mais éclairez-moi, comment pourrais-je deviner l'endroit où Ludivine a déposé son bien ? Votre comportement me dérange, commissaire. Pourquoi éprouvez-vous tant d'adversité à mon égard ?

- Vos empreintes sur l'arme décelée entre les serpillères de votre marraine sont largement suffisantes pour vous incriminer Sarah ! objecte Garcia déterminé.

- Mes empreintes ? Voyons, vous extrapolez ! Je range le pistolet de Koerperwelten chaque jour après la fermeture de la caisse. Personne d'autre ne possède le permis de port d'armes ici sauf moi. Vous m'accablez injustement Garcia ! C'est exaspérant !

La jeune femme ne supporte plus les allégations perfides du divisionnaire. Mais le commissaire ne s'en soucie guère. Il jouera de toute son expérience pour arracher les aveux de la jeune femme.

Surpris par les éclats de voix réprobateurs, Lucas fait promptement irruption.

- Garcia ! Acculer ma fiancée est inacceptable ! J'exige que vous sortiez d'ici immédiatement. Je vais sur le champs contacter vos supérieurs afin vous démettre de cette affaire dans les plus brefs délais !

 

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