Je marche le long des couloirs dallés tracés tel un damier sans fin. Je traverse des salles immenses. Des murmures d'enfants égayent les hauts murs semblables au bruissement joyeux des feuilles du bouleau lorsque le vent les taquine.
Mon guide connaît le chemin. Il me précède d'un pas vif.
La silhouette de mon rendez-vous professionnel se dessine dans l'entrebâillement de la porte du secrétariat. Elle possède le sourire d'un enfant, je m'apaise.
L'organisation de nos négociations à peine entamée, la coordinatrice scolaire observe avec attention la page de garde de mon carnet d'ateliers...
- Votre nom de famille me rappelle celui de mon professeur de français lorsque je fréquentais l'athénée. Insidieusement, l'horloge pousse les aiguilles du temps vers son adolescence.
Fébrile, je rougis et balbutie quelques onomatopées jusqu'à reprendre le contrôle de mon émoi...
Elle évoque mon père mais elle l'ignore ! Pour ne pas confondre avec un autre enseignant et refermer cette parenthèse bienfaisante, je parviens timidement à poser les questions adéquates...
Nous nous esclaffons de ce monde si petit et facétieux ! Des souvenirs à foison surgissent comme le courant sauvage d'une rivière du sud. Elle possède une mémoire époustouflante...
J'ai onze ans.
Wemmel, avenue des étangs, l'appartement au premier étage d'un immeuble modeste, les vitres celées d'aluminium, le coin jardinet parsemé de galets.
La porte du garage bleu ciel abrite ma bicyclette, mes échasses en bois et le véhicule paternel, fierté du noble chef de famille.
Ma chambre, mon refuge d'enfant et des câlins de Gin mon chien...
Une garde-robe envahissante, un lit garni d'une couverture moelleuse que je trouais petit à petit pour accompagner ce sempiternel défaut nocturne. Un pouce qui garde, aujourd'hui encore, les traces de ce souvenir suçoté.
Secrets de mes objets, un tapis en peau de mouton, un petit poste de télévision, un coffre à trésor, ordonné comme les cales d'un navire de croisière, une bibliothèque aux reflets rose et vert encadrée de posters romantiques. Parfaite cachette des lectures indiscrètes de mon journal intime, ami subtil du quotidien d'une fillette rêveuse.
Six heures vingt, le réveil sonne. La porte de la chambre parentale s'ouvre doucement...
J'écoute. Papa se rase avec le plus grand soin. Un appareil électrique complice d'un visage net qu'il bichonne avec amour.
J'écoute. Le jet du robinet dans le gobelet plastique qui nettoie les traces du dentifrice, le chuchotement de son eau de toilette boisée. Le froissement de la chemise impeccablement repassée, la dextérité de sa cravate nouée.
La voix rythmée de maman me convie au petit déjeuner.
La table en mica, le bol de lait auréolé de mon prénom, l'odeur du café, le chant du canari, la tartine au saucisson ou au boudin de Liège, la prise obligatoire des quatre comprimés fluorés...
Je revois mon père lacer ses souliers cirés, vérifier sa mallette, ranger ses stylos-bille colorés dans la poche de son veston et le mouchoir plié dans celle du pantalon.
J'entends son empressement mesuré dans la cage d'escalier pour le mener au bolide rouge vénéré.
Maman et moi, fidèles, accoudées côte à côte à la fenêtre du salon.
La porte bleu ciel du garage s'ouvre. Une portière claque, le moteur ronronne. Marche-arrière, il s'en va après avoir fait signe de la main. Il s'en va pour retrouver l'univers scolaire dans lequel il officie depuis tant d'années déjà.
Et lorsqu'il retrouvera son patriarcat, il dénouera cette cravate qui l'étrangle et le costume qui le sangle. Il abandonnera les chaussures salies par la craie pour chausser ses indémodables charentaises. Il posera ses stylos estimés sur le bureau vitré.
Polissonne, je grimperai sur le tabouret. J'observerai avec curiosité la correction de l'orthographe et de la grammaire de son univers scolaire...
Il suffit parfois que le monde soit farceur pour renouer avec les souvenirs du passé...
Cela fait longtemps papa que ton réveil ne sonne plus à six heures vingt. Ton rasoir électrique t'offre inlassablement une peau toujours aussi nette. Tu ne corriges plus tes copies mais jettes un oeil averti chaque mardi sur l'univers scolaire de Nicolas...
Il a onze ans. J'aime ce tic-tac là, comme le divin goût d'autrefois.
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